L'Isère

L'endiguement de l'Isère en Combe de Savoie

Commencé en 1829 et achevé en 1853, l’endiguement de l’Isère a représenté en Combe de Savoie, comme ailleurs sans doute, un événement considérable dans la vie de nos ancêtres. Près de deux siècles plus tard, il n’est pas inutile de s’y intéresser, et surtout, de savoir si cet endiguement a été ressenti par la population de l’époque comme un progrès ou un fléau.

Quelques repères.

La Combe de Savoie est une vallée glaciaire à fond plat, qui s’étire d’Albertville à Montmélian. Venant de Tarentaise, l'Isère y coule dans un axe nord-est / sud-ouest, entre le massif des Bauges côté rive droite et les collines du Mont Raillant côté rive gauche. Peu après Montmélian, la rivière passe la frontière et se dirige vers Grenoble, à travers la vallée du Grésivaudan.

La vallée de l'Isère en Combe de Savoie au début du XIXème siècle.

La Combe de Savoie était occupée par l’Isère dans toute sa largeur (1km au minimum, 3km au maximum). En période de hautes eaux, beaucoup de terrains étaient inondés. En période de basses eaux, l'Isère divaguait en de multiples bras, formant de larges méandres, les "isles".

Les terrains situés sur ces "isles" étaient parfois cultivés, ils appartenaient soit aux communes, qui les louait, soit à des particuliers. Au cours des siècles, jusqu'à l’endiguement, les paysans profitaient des crues de la rivière pour fertiliser les sols. Grâce à un ingénieux système de vannes et de canaux, ils régulaient le débit de la rivière pour que celle-ci dépose une couche de limon sur les terrains cultivables. Heureuse époque où les inondations étaient vécues comme un bienfait!

Mais la plupart des terres restaient incultes, constituées de "gleires" et graviers, souvent sujets aux caprices de la rivière.

Pour traverser cette vallée, les habitants de Châteauneuf et Saint-Pierre d’Albigny (villages situés de part et d’autre de l’Isère), devaient prendre un "bac", barge à fond plat, qui faisait communiquer le hameau des Boissons (Châteauneuf) avec celui de Pau (Saint-Pierre d'Albigny). Ce bac était payant, il n'était utilisé qu'en cas de nécessité, en particulier pour se rendre à la foire de Saint-Pierre d’Albigny. Du fait du manque de moyens de communications et de contacts , les habitants des deux villages, bien que voisins proches, se fréquentaient peu, ils se surnommaient mutuellement les "Gayots", c'est à dire ceux qui sont de l'autre côté de la "gauille" ou la "gouille" (l'étendue d'eau). Il y avait donc les Gayots de "cé" et les Gayots de "lé".

Un projet se fait jour en 1827.

L'administration du duc de Savoie, roi de Piémont-Sardaigne, projette d'endiguer l'Isère, dans toute sa longueur, sur le territoire savoisien.

Le but est ambigu: officiellement, il s'agit de supprimer la divagation de l'eau, de créer des zones agricoles délimitées une fois pour toutes, de faciliter la circulation d'un bord à l'autre de la vallée en supprimant le bac de transbordement, de stopper l'érosion des terrains situés sur les parties basses des coteaux latéraux; officieusement, il s'agit de créer des zones agricoles faciles à taxer, donc d'augmenter le rendu de l'impôt, ainsi que de favoriser une grosse société, celle à qui les travaux seront confiés.

L’administration et la société concernée y trouvaient un intérêt commun. Il arrivait que le receveur communal ne perçoive aucune "cense" (redevance) lorsque les terrains communaux avaient été emportés ou submergés par l’Isère. Quant à la société maîtresse d’œuvre, le "diguement", comme on disait à l’époque, était une affaire clairement commerciale. Elle avait obtenu la possibilité d'être rémunérée "de l'argent dépensé pour les travaux" et "de la revente des terrains incultes rendus à la culture". Les communes riveraines escomptaient aussi y trouver un bénéfice. Par exemple, pour celle de Châteauneuf, sur les 74 journaux de biens communaux (3 journaux = 1 hectare environ), 49 étaient situés dans les isles et se trouveraient en principe valorisés par l’endiguement. Enfin, les particuliers, à qui l'administration avait promis qu'il n'y aurait pas d'augmentation d'impôt, n’y voyaient que des avantages.

Les réactions pendant et après les travaux.

Les travaux débutent en 1829. Très rapidement, le mécontentement est général, il émane tant des particuliers que des communes riveraines.

Les ouvriers qui travaillent sur le chantier se plaignent d'être victimes de fièvres, "fièvre jaune" et "fièvre scarlatine"! L’endiguement se faisant d'abord sur un seul côté, les terrains situés de l'autre côté sont constamment inondés. Le montant des travaux s'avère vite beaucoup plus élevé que prévu; contrairement aux promesses de l'administration, les impôts augmentent. Les terrains achetés par la société pour creuser le lit de l'Isère sont indemnisés bien au-dessous de leur valeur réelle.

En 1841, un bilan des opérations  montre que les dépenses sont supérieures aux recettes. Il faut recourir à de nouvelles taxes. La mise en recouvrement de ces dernières accentue le mécontentement.

Le journal de terre cultivable que l'on pensait revendre cher, se vend mal voire pas du tout. Comme le tracé du lit de l'Isère ne tient aucun compte des limites des communes, des exploitants voient certains de leurs terrains morcelés, coupés en deux par la rivière. Le fond de la rivière est trop haut, les infiltrations maintiennent l'humidité dans certains terrains soi-disant assainis.

Malgré cela, les travaux se poursuivent et sont complètement achevés en 1853.

Les espoirs que les différentes parties avaient placé dans cet endiguement ont donc été déçus: les particuliers, les communes et la société en charge des travaux n’ont pas réalisé le bénéfice promis.

Seule peut-être l’administration fiscale y a trouvé son compte, sur la durée.

En résumé, les habitants ont accueilli le projet d’endiguement de l'Isère comme un moyen de réaliser des gains faciles, par la mise en valeur des terres situées dans les "isles".

Rapidement, ce fut pour eux une désillusion, car cet endiguement ne leur apporta que des charges financières supplémentaires et aucun gain espéré.

Ce n'est que plusieurs années après que l’endiguement fut ressenti comme un progrès incontestable.

Un siècle et demi  plus tard.

Nul ne songerait bien sûr à contester les nombreux bienfaits de cet endiguement. Celui-ci a permis une circulation aisée des hommes et des marchandises, grâce à la création de routes et de ponts, comme entre Châteauneuf et St-Pierre d’Albigny; des échanges commerciaux entre les deux côtés de la vallée; une mise en valeur agricole puis industrielle et touristique des terrains, grâce  à un drainage complémentaire ultérieur. Désormais, toutes les parcelles de la Combe de Savoie sont exploitables.

En outre, la surélévation de la digue a permis d'y tracer sur la rive droite une route nationale rectiligne dont l'utilité n'est pas à démontrer. Sur la rive gauche, il y a l’autoroute et son chapelet de camions…

Jean-Paul CHARPIN.

(d’après "Mémoires et documents" publiés par La Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, tome LXI  1924.).    

 

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